SYRIENNE (ARCHÉOLOGIE)


SYRIENNE (ARCHÉOLOGIE)
SYRIENNE (ARCHÉOLOGIE)

L’histoire des découvertes archéologiques de la Syrie n’est en rien comparable à celle des pays voisins. À une première et longue période marquée par l’indifférence des archéologues, beaucoup plus soucieux de confirmer les informations tirées de la Bible ou éblouis par les merveilleuses découvertes réalisées en Assyrie ou dans le pays sumérien, succède dans le courant du XXe siècle un vif intérêt pour l’archéologie syrienne, qui a provoqué depuis les années 1960 des fouilles de plus en plus nombreuses et surtout un renouvellement des problèmes. Malgré ce handicap de départ, la Syrie est devenue le point fort de la recherche archéologique au Proche-Orient, et les découvertes qui y ont été réalisées contribuent à une meilleure compréhension des civilisations voisines.

Les conditions géographiques ont leur part dans cette désaffection première. Les limites territoriales de la Syrie ne sont pas très faciles à préciser, sauf à l’ouest limité par la côte de la Méditerranée orientale; la chaîne du Taurus au nord, une ligne verticale passant par le djebel Sindjar à l’est, et, vers le sud, les déserts qui prolongent ceux de l’Arabie, marquent les limites approximatives du domaine syrien. À l’intérieur de cet ensemble, il n’y a guère d’homogénéité, et là réside l’une des caractéristiques essentielles de ce pays; en effet, au domaine côtier, typiquement méditerranéen, limité par les chaînes de l’Amanus, du mont Cassius et des Alaouites, succèdent des plaines plus ou moins marécageuses et des oasis nées des fleuves de l’Oronte (Ghab et plaine de l’Amuq) descendus de la Bekaa, ou du Barada (la Ghuta); à l’est, les larges étendues de la steppe syrienne, où viennent mourir les grands déserts méridionaux, sont limitées au nord par la région du massif calcaire, la région d’Alep, puis par l’ensemble formé par l’Euphrate et ses affluents, principalement le Balikh et le Khabur. De la juxtaposition de ces ensembles régionaux il résulte un compartimentage du pays en unités spécifiques, génératrices d’entités politiques fortement individualisées tout au long de l’histoire, situation peu favorable à la création d’un ensemble puissant et homogène. En outre, la position de la Syrie au contact de pays où se sont développés pendant l’Antiquité de grands empires (Anatolie, Mésopotamie, et, par-delà le Liban et la Palestine, l’Égypte) ne fait que souligner ce handicap. Ainsi, le contexte géographique, mais aussi les données économiques, les ambitions humaines ont fait de cette terre le point de rencontre, pacifique et guerrier à la fois et tour à tour, d’un grand nombre de civilisations de la Méditerranée orientale et du Proche-Orient. C’est là que résident la faiblesse politique mais aussi la force et la spécificité culturelle de ce pays.

L’évolution de la recherche archéologique

Les premiers pas

La recherche archéologique a commencé très tard en Syrie et les premières étapes se sont déroulées très lentement. La phase active a été précédée d’explorations conduites par des voyageurs curieux de l’Orient, qui eurent pour résultat de permettre la redécouverte de sites antiques oubliés. Ainsi J. L. Burckhardt (1784-1817), explorateur et ethnologue suisse, a contribué, grâce à la publication de ses notes de voyage, à la connaissance du Proche-Orient. Durant cette période et pour la plus grande partie du XIXe siècle, c’est l’intérêt pour la Bible qui est à l’origine de la connaissance du monde oriental: volonté souvent naïve de prouver la véracité des récits bibliques ou, plus simplement, avec E. Robinson dans ses Recherches bibliques en Palestine (1851), désir de retrouver et de consigner par écrit des témoignages de l’Antiquité biblique.

Dans la seconde moitié du XIXe siècle, la désaffection des archéologues vis-à-vis de la Syrie devient manifeste. Tandis que l’attention se concentre sur la Palestine (fondation du Palestine Exploration Found en 1862, fouilles entreprises à Jérusalem et sur plusieurs grands sites de Terre sainte, comme Lakish, Jéricho ou Megiddo), tandis que l’Assyrie est depuis 1842 – époque où P. E. Botta entama la fouille de Khorsabad – l’objet de toutes les attentions des archéologues, qui multiplient voyages, prospections, sondages et grandes fouilles, tandis que la Phénicie suscite l’intérêt, momentané il est vrai, des Français – lors de l’expédition dirigée par Ernest Renan en 1860 et des premières fouilles de Tyr, Sidon, Byblos et Amrit –, la Syrie paraît tout à fait délaissée; on peut d’autant plus s’étonner de cette absence d’intérêt que nombre d’archéologues devaient traverser le pays et donc apercevoir ses monuments lorsqu’ils se rendaient sur les chantiers mésopotamiens.

C’est seulement vers la fin du XIXe siècle que quelques entreprises archéologiques furent engagées: une fouille de préreconnaissance à Carcémish en 1878, le début de l’exploration de Van Lushan à Sendjirli, l’ancienne Sam’al, en 1888, et le premier sondage à Tell Halaf, par von Oppenheim, en 1899. La redécouverte de la Syrie commençait ainsi par des vestiges du Ier millénaire conformément à toutes les grandes découvertes du XIXe siècle. Dans le même temps, on commence à s’intéresser aux grandes villes de l’époque classique: Melchior de Vogüé en 1853 et O. Puchstein firent connaître des inscriptions nouvelles de Palmyre, puis une mission allemande y commença des fouilles en 1902 et en 1917; les villages désertés de la région qui entoure Saint-Syméon attirent alors l’attention.

Le temps de l’exploration anarchique

Ainsi au début du XXe siècle la Syrie amorce son entrée dans le champ archéologique; mais il faudra attendre la fin de la Première Guerre mondiale pour que l’on comprenne réellement l’intérêt que cette région de passage et de contacts pouvait offrir. Avec le mandat français, les entreprises archéologiques vont rapidement se multiplier: il est remarquable que presque toutes les régions, sauf celle de l’Euphrate, aient été affectées par cet engagement, comme si l’on voulait rattraper le temps perdu. Pourtant, on constate un certain désordre dans ces entreprises, où le hasard joue un rôle essentiel et non la définition d’un programme de recherche cohérent auquel, il est vrai, bien peu songeaient à l’époque. Il faut attendre les années 1970, marquées par la fouille de Tell Mardikh et par les premières conclusions de la campagne de sauvegarde des antiquités de l’Euphrate pour que prenne fin cette période d’exploration hasardeuse.

Certains chantiers ouverts avant la Première Guerre mondiale reprendront vie assez rapidement au lendemain du conflit, comme Carcémish, en 1920. Ce sont néanmoins les fouilles de la ville de Doura Europos, dont l’importance archéologique avait été constatée en 1920 – un trou de mitrailleuse avait permis de découvrir des peintures –, qui marquent symboliquement le début de la nouvelle période : d’abord sous la direction de F. Cumont, dix campagnes furent conduites jusqu’en 1937. Mais, une présentation chronologique des fouilles ne refléterait que le désordre des découvertes, et une présentation géographique des sites explorés a semblé préférable.

Curieusement, la côte méditerranéenne n’attira guère l’attention jusqu’à la découverte fortuite, à Minet-el-Beida, d’une tombe construite à proximité des monuments mycéniens et riche encore de son mobilier. La fouille engagée à cet emplacement par Claude Schaeffer, en 1929, se déplaça bientôt sur le tell voisin de Ras Shamra, siège de l’ancienne Ugarit; depuis lors, le dégagement systématique du niveau de surface (Bronze récent) et l’étude stratigraphique des premières installations appartenant au Néolithique ont été poursuivis sous la direction de C. Schaeffer, puis sous celle de H. de Contenson, J. C. Margueron et M. Yon. Les tells plus méridionaux de Tell Sukas et Tell Kazel furent sondés respectivement en 1958 et en 1957. Quant aux sites de la seconde moitié du Ier millénaire, Amrit (l’ancienne Marathos), Jeblé (l’ancienne Gabala) et, sur le versant montagneux, Hosn Soleiman (Baetocécé), ils ont été, à la même époque, l’objet de reconnaissances, puis des relevés y furent entrepris.

De l’autre côté du relief côtier, le long du sillon nord-sud parallèle à la côte et plus particulièrement aux nœuds de relation avec les liaisons transversales, l’attention se fixe très vite; Pézard engagea des fouilles en 1921-1922 à Tell Nébi-Mend, l’ancienne Qadesh, site célèbre pour la bataille qui y opposa les Égyptiens aux Hittites en 1285 avant J.-C. et qui marqua l’arrêt de l’expansion égyptienne; mais la mort prématurée du fouilleur interrompit les travaux pour plus de cinquante ans. Du Mesnil du Buisson entreprit des sondages à Khan Sheikhoun puis des fouilles plus approfondies à Mishrifé, l’ancienne Qatna (en 1924, 1927, 1929). Mais ce sont surtout les fouilles conduites par Ingholt à Hama, de 1931 à 1938, qui marquèrent profondément l’exploration archéologique de cette région. Pratiquées avec rigueur, elles fournirent en effet la première séquence stratigraphique de la Syrie occidentale et donc le fil conducteur des recherches chronologiques à venir. Apamée, la célèbre ville fondée à l’époque séleucide, mais dont les restes actuels sont plus tardifs, fut l’objet des soins d’une mission belge à partir de 1930.

Au sud, les régions de Damas et du Hauran n’attirent guère l’attention à cette époque, alors que le nord est particulièrement à l’honneur: les ruines des villages antiques du Massif Calcaire (Bélus) et tout particulièrement le prestigieux centre de Saint-Syméon exercent un puissant attrait sur J. Lassus et G. Tchalenko qui, sous l’égide du Service des antiquités pendant la période du mandat français, puis de l’Institut français d’archéologie de Beyrouth à partir de 1945, entreprennent des relevés, des dégagements et des restaurations.

La plaine de l’Amuq, que traverse l’Oronte avant de se diriger vers la Méditerranée, fit l’objet d’une fouille stratigraphique systématique, extrêmement précieuse, de la part de l’université de Chicago, sous la direction de McEwan et de R. Braidwood; Antioche, la capitale du Royaume séleucide fut étudiée par J. Lassus; la séquence stratigraphique obtenue par l’étude de Çatal Hüyük, Jdaideh et Tell Taynat constitue le deuxième point d’ancrage de la chronologie de la Syrie occidentale, le premier étant celui d’Hama. En 1936, L. Woolley engagea aussi une fouille à Tell Atchana, qui permit de retrouver l’ancienne Alalakh: de très utiles renseignements sur le IIe millénaire furent ainsi obtenus, une fois redressées les erreurs d’interprétation portant sur la stratigraphie du site.

Plus à l’est, Palmyre et sa région ont exercé pour des raisons historiques, mais aussi du fait d’un cadre géographique exceptionnel, une étrange fascination sur les voyageurs, les explorateurs et les amateurs d’antiquités; d’importants travaux de fouille, d’aménagement du site (par le déplacement du village moderne qui avait envahi les ruines antiques) et de restauration ont été menés à bien par une pléiade de savants, comme H. Seyrig, R. Amy, E. Will.

Vers le nord ce sont les zones de piémont, particulièrement aux endroits où les fleuves pénètrent dans le plateau syrien, qui ont vu les principaux travaux engagés: Carcémish a été étudiée en 1911-1914 et en 1920 par Hogarth et Lawrence; à Tell Ahmar (Til Barsip) et Arslan Tash (Hadatu) ont été mis au jour deux palais de l’époque assyrienne par l’assyriologue français F. Thureau Dangin de 1928 à 1931. Aux sources du Khabur, la fouille de Tell Halaf engagée par von Oppenheim en 1911-1913 fut terminée en 1929. M. Mallowan s’installe dans la région entre 1935 et 1939 pour fouiller Chagar Bazar et Tell Brak; il fournit ainsi les premières indications sur l’avancée de la civilisation sumérienne dans ces régions au IIIe millénaire.

Pour terminer cet inventaire des principaux sites fouillés pendant cette période, il faut se porter très à l’est; à la suite de la découverte fortuite d’une grande statue de facture sumérienne, André Parrot engagea en décembre 1933, à proximité de la frontière irakienne, la fouille de Tell Hariri qui recouvrait les ruines de Mari, célèbre cité qui apparaissait dans les listes royales sumériennes [cf. MARI]. Mise au jour qui marqua d’une pierre blanche cette phase de la recherche archéologique en Syrie.

Cette longue énumération des sites dont l’exploration a été amorcée et parfois poursuivie tout au long de cette période est loin d’être complète. Pourtant, l’évolution de l’exploration de la Syrie est le fruit du hasard dans le plus grand nombre des actions engagées. L’information historique obtenue a donc été discontinue et déséquilibrée. Un exemple en rendra compte: une carte de répartition des sites fouillés jusqu’à la fin de cette époque, soit vers 1965, montre un vide étonnant tout au long de l’Euphrate, depuis Til Barsip jusqu’à Mari, soit sur près de 500 kilomètres (à l’exception d’un sondage sans suite à Meskéné-Balis, d’un autre à Terqa-Ashara et d’une fouille plus poussée dans la chrétienne Sergiopolis – l’actuelle Résafé –, située à l’écart de la voie fluviale.

Or, de toute évidence, la vallée de l’Euphrate est une zone essentielle pour la compréhension des phénomènes historiques du Proche-Orient.

Mais on ne doit pas sous-estimer la quantité et la qualité des informations recueillies pendant cette période: si le tableau n’était ni toujours très clair, ni très cohérent, s’il ne permettait pas de comprendre le jeu des forces qui se sont exercées au Proche-Orient, il permettait de raisonner sur des bases saines pour comprendre dans quelles directions il était nécessaire d’engager la suite de la recherche archéologique.

Le tournant

Le choix par P. Matthiae du site vierge de Tell Mardikh à quelque 70 kilomètres au sud d’Alep pour y entreprendre de nouvelles recherches en 1965 a été la conséquence d’une réflexion historique portant sur les conditions de l’urbanisation de la Syrie: elle a inauguré une nouvelle phase de l’exploration archéologique de ce pays; une telle approche scientifique ne condamne pas les découvertes accidentelles, ni le fait que l’une d’elles puisse entraîner une recherche plus poussée, mais cela met bien en valeur le fait que l’archéologie syrienne sortait de l’enfance. Des résultats importants n’y furent pourtant obtenus que neuf années après le début de l’exploration, en 1974, quand les premiers textes de l’époque akkadienne (env. 2 400 av. J.-C.) apparurent et confirmèrent la justesse des analyses préalables.

Cependant, c’est une grande opération de sauvetage entreprise en 1969 par l’État syrien qui, avec la fouille de Tell Mardikh, allait inaugurer une ère nouvelle pour l’archéologie syrienne. L’entreprise de sauvetage des antiquités de l’Euphrate, la première du genre en Syrie, se déroula à un rythme qui alla en s’accélérant; dans la grande boucle de l’Euphrate, là où le fleuve, après avoir longtemps hésité, opte définitivement pour un cheminement en direction du golfe Persique, un barrage devait être édifié à Tabqa et un lac d’une centaine de kilomètres de longueur et de plus d’une dizaine de largeur allait recouvrir la vallée qu’empruntaient depuis des temps immémoriaux les voyageurs qui se rendaient en Mésopotamie; des dizaines de tells allaient être irrémédiablement engloutis. Aussi le gouvernement syrien entreprit-il des travaux de sauvetage et fit-il appel à des missions étrangères pour sauver le plus grand nombre de sites. En un temps très bref, de 1968 à 1975, quelque vingt-cinq missions archéologiques syriennes, françaises, allemandes, anglaises, hollandaises, américaines, italienne, suisse et belge ont sondé systématiquement le pays. On ne peut en quelques lignes faire le bilan de cette recherche; retenons surtout qu’elle a mis en évidence une occupation très ancienne, dont la permanence n’est pas exempte de fluctuations. Il ressort aussi que les cités sont puissantes lors des moments de grande intensité des échanges entre la Mésopotamie et la Syrie. En effet, les marchandises déchargées des caravanes pour être embarquées sur l’Euphrate, ou vice versa, faisaient des ports où s’effectuaient ces transferts de grands centres commerciaux. Mureybet et Abu Hureira ont révélé l’importance de l’implantation néolithique et ses rapports avec le processus de néolithisation, si important au Proche-Orient. Les sites d’Habuba Kabira, de Tell Kannas et de Djebel Aruda ont permis de découvrir une installation sumérienne particulièrement vigoureuse puisqu’elle s’est traduite par la création d’une ville neuve à Habuba. Les sites de Souheyat, Hadidi, Moumbaqat, Salenkayihé, Meskéné, Tell Faq’ous et Tell Fray ont montré la richesse de la vallée et la continuité de l’occupation tout au long de l’Âge du bronze, ainsi que l’importance que les rois hittites accordèrent à cette province du XIVe au début du XIIe siècle avant J.-C. en y construisant la ville neuve d’Emar (cf. EMAR, in Universalia 1978 , et D. Arnaud, «La Publication des textes sumériens et accadiens trouvés à Emar», in Universalia 1987 ) et la citadelle d’Astata, qui la protégeait. Après une étrange lacune au Ier millénaire (s’agit-il d’une désertion momentanée de la région peut-être liée à une modification des circuits économiques ou d’un simple hasard de la fouille?), à l’époque romaine l’implantation se refait plus dense, et Dibsi Faradj – peut-être l’ancienne Neocaesareia –, Barbalissos, à l’emplacement de l’ancienne Emar, ainsi que de très nombreuses sépultures creusées dans les falaises ou sur les tells montrent le rôle de l’Euphrate comme point d’ancrage de l’implantation romaine.

Le mérite de cette extraordinaire campagne de sauvetage a été de faire prendre conscience que la recherche archéologique avait jusqu’à ce jour sous-évalué notre ignorance de l’Antiquité sumérienne et des forces qui se sont affrontées dans cette région à l’Âge du bronze.

Le grand essor

Les premiers résultats de cette campagne de sauvegarde et l’extraordinaire découverte des archives économiques d’Ebla en 1974-1975, qui fit apparaître la Syrie comme un des grands centres du Bronze ancien, ont attiré brutalement l’attention du monde scientifique sur le pays. La Syrie est devenue depuis cette date l’une des terres où la recherche archéologique est la plus dense. Le signe le plus manifeste de cet essor est donné par le grand nombre de surveys (prospection de surface) organisés depuis les années 1970, comme celui réalisé par l’équipe de l’Atlas historique de Tübingen dans la vallée du Khabur ou ceux qu’une équipe pluridisciplinaire du C.N.R.S., comprenant des géomorphologues et des préhistoriens, accomplit dans le Ghab, le Nahr-el-Kébir et dans la vallée de l’Euphrate (P. Sanlaville et F. Hours).

Ici encore, une analyse région par région permettra de mieux saisir l’intensification des recherches.

Sur la côte méditerranéenne, c’est la région d’Ugarit qui concentre l’attention; un programme d’étude qui met l’accent sur la vie quotidienne d’une cité méditerranéenne au Bronze récent a été engagé. À quelques kilomètres plus au sud, à Ras Ibn Hani, une découverte accidentelle a permis à une équipe franco-syrienne (A. Bounni et J. Lagarce) de mettre au jour une cité qui appartenait à la sphère d’influence d’Ugarit. À l’époque hellénistique, le cap fut occupé par une cité dont seules les fondations d’une belle muraille ont subsisté (P. Leriche): la rareté des monuments syriens de cette époque rend cette découverte très précieuse. À une quarantaine de kilomètres vers le nord, P. Courbin a engagé la fouille de Tell Bassit, l’antique Posidion, mettant au jour des niveaux de l’Âge du fer, encore assez mal représenté, et des niveaux du Bronze récent.

De l’autre côté de la chaîne côtière, le chantier d’Apamée a été remis en route par la mission belge (J.-C. Balty) qui a aussi engagé des recherches préhistoriques à Qalaat el Moudijk. À Tell Nebi Mend, l’exploration du site a pu reprendre, ainsi que l’étude du site voisin d’Argion (ép. d’Halaf, VIIe-VIe millénaire). Mais c’est bien entendu Tell Mardikh qui concentre l’intérêt avec la poursuite du dégagement du palais aux archives daté du XXIVe siècle (cf. EBLA, in Universalia 1977 ) et la découverte de tombes royales datées du Bronze moyen. Afin d’étudier de façon plus précise la région dominée par Ebla, P. Matthiae a engagé des sondages dans des tells proches, comme Tell Touqan ou Tell Afis.

Le secteur de Damas reste assez peu touché par ce grand essor. En revanche, plus au sud, Bosra et le Hauran ont vu se développer d’actives recherches concernant surtout le processus de romanisation (J.-M. Dentzer et R. Donceel).

Au nord, l’étude des sites romains et byzantins du Massif Calcaire a été reprise par J.-P. Sodini et G. Gate.

Dans la steppe syrienne, tandis que les fouilles et les restaurations se poursuivaient à Palmyre, l’attention s’est fixée sur l’oasis d’El Kowm où une équipe de préhistoriens, sous la direction de J. Cauvin, a engagé un vaste programme d’étude des hommes du Paléolithique et du Néolithique dans un site exceptionnel par son étendue et par la diversité des dépôts.

Ce sont surtout la vallée de l’Euphrate et celles de ses affluents qui fournissent les découvertes de la fin des années 1970: le Tell Abu Danné et Oum el Marra, sur la route qui joint Alep à l’Euphrate, ont été sondés. Dans la région du nouveau lac el Assad, des fouilles entreprises à Halawa ont révélé des quartiers d’habitation et des restes de peintures murales. Des recherches ont été reprises à Mumbaqat, à Résafé et, au débouché du Balikh, la fouille du Tell Bi’a, identifié avec la ville de Tuttul mentionnées dans les textes de Mari, a été engagée. Un peu au-delà de la ville moderne de Deir ez-Zor la fouille de Bouqras a permis de retrouver le plan d’un village de la fin du VIIe millénaire; des peintures murales représentant des autruches ornaient certains des murs des maisons qui ont un plan complexe. En remontant la vallée du Khabur, la mise en exploitation du Tell Sheikh Hamad, l’ancienne Dur Katlimmu, a permis de mettre au jour plusieurs salles d’un monument contenant des archives médio-assyriennes (env. trois cents textes) datées des règnes de Tukulti-Ninurta I et Salmanasar I ainsi que la ville néo-assyrienne au pied du tell médio-assyrien. Plus au nord, le long de Djaghdjagh, le Tell Barri a été choisi par une équipe italienne (P. Pecorella) car il contiendrait les ruines de l’ancienne Kahat, connue par les textes de Mari. À Tell Brak, la reprise des fouilles par J. et D. Oates s’est plus particulièrement attachée à définir les niveaux du IIIe millénaire. Enfin au nord-est, le très imposant Tell Leilan a fourni une séquence stratigraphique débutant au VIe millénaire et se poursuivant jusqu’au début du IIe; on y a dégagé aussi un grand temple, qui contenait des tablettes. En revenant vers l’Euphrate on trouve, une quarantaine de kilomètres après le confluent du Khabur, Terqa, l’ancienne Ashara, capitale du royaume de Khana, où les fouilles, dirigées par G. Buccellati, ont porté sur le système de défense du IIIe millénaire et sur le niveau d’occupation du milieu du IIe, qui a fourni un temple et des documents écrits. On arrive ainsi à Mari, où les fouilles de l’équipe de J.-C. Margueron visent à définir ce qu’était une capitale du moyen Euphrate au IIIe millénaire et la nature de ses liens avec les cités et les civilisations environnantes.

Les orientations récentes

À la suite du grand essor archéologique de la période 1965-1980, on observe au cours des années 1980 une intensification et une diversification des recherches. En effet l’importance des dernières découvertes fit comprendre qu’il y avait encore beaucoup à explorer dans les tells syriens et qu’un renouvellement de la problématique était indispensable. À ce premier facteur est venu s’ajouter une conjoncture politique favorable aux fouilles en Syrie en raison du calme qui y régnait, alors que le Liban, l’Iran, l’Afghanistan et l’Irak connaissaient des troubles graves remettant en cause la présence de missions archéologiques. Enfin un troisième élément favorable est la poursuite de la mise en valeur économique du pays par l’aménagement du réseau hydrographique destiné à l’irrigation; ainsi la vallée du Khabur a fait l’objet de prospections intensives suivies d’explorations aussi systématiques que possible jusqu’au début du remplissage du lac durant l’hiver 1996-1997. D’autres fouilles de sauvetage ont eu lieu dans la plaine du Khabur où plusieurs petits lacs sont en cours d’aménagement (barrage de Hassakeh), mais les grandes fouilles ont été ici plutôt commandées par la richesse en tells de ce secteur, richesse qui s’explique par la position de cette région située entre les montagnes du Taurus et les steppes syriennes, traversée par l’Euphrate, dans une zone où le volume des pluies annuelles permettait une agriculture sans irrigation. Une troisième grande campagne de sauvetage a été entreprise, en 1991-1992, dans la section supérieure de l’Euphrate où un nouveau lac, dénommé Tishrin, est en cours d’aménagement entre le lac el Assad et la frontière syro-turque.

Ainsi, cette dernière période (des années 1980 et 1990) où foisonnent les recherches, se distingue des précédentes par quelques traits qui lui confèrent son originalité.

C’est tout d’abord un accroissement considérable des prospections et des explorations de surface conduites par des équipes pluridisciplinaires. Au nombre des prospections les plus importantes on peut citer certaines sections des vallées de l’Euphrate (du site d’Halébiyé à la cité de Mari) et de quelques-uns de ses affluents comme la vallée du Khabur ou le Sajour; en outre les marges septentrionales du piémont du Taurus, – la plaine du Khabur par exemple –, et la steppe qui s’étend à l’Est de la vallée de l’Oronte viennent d’être très soigneusement prospectés ou sont en cours d’étude.

Nombre des sites explorés depuis de longues années ont vu se poursuivre l’activité des archéologues: Ras Shamra-Ugarit, Ibn Hani, Apamée, Ebla, Bosra, le Hauran, la région du Massif Calcaire, Saint-Syméon, le site de Mumbaqat, El Kowm, Tell Chuera, Tell Sheikh Hamad, Tell Brak, Tell Bari, Mari enfin.

Mais les tells nouvellement ouverts ou réouverts hors des zones de sauvetage sont nombreux et certains se sont révélés de première importance. Dans le Hauran des sites de l’Âge du bronze (Khirbet el Umbashi) sont étudiés. Dans la Syrie intérieure, la reprise des fouilles sur le site de Mishrifé, l’antique Qatna, face à la trouée d’Homs est une promesse de découvertes importantes. Sur l’Euphrate les fouilles ont repris à Doura Europos ainsi que la mise en œuvre de travaux de restauration. C’est cependant la plaine du Khabur qui apparaît comme le lieu privilégié des opérations nouvelles: des recherches régulières y ont été engagées sur les sites de Tell Leilan (siège de Shubat-Enlil capitale du royaume de Haute Mésopotamie au début du IIe millénaire), de Tell Mozan (ville du royaume hourrite connue sous le nom d’Urkish au IIe millénaire) et Tell Beidar.

C’est aussi au chapitre des nouvelles fouilles qu’il faut ranger les dernières recherches portant sur le Paléolithique et qui ont été marquées par la découverte d’un Néandertalien dans la grotte de Dederiyeh près d’Afrin et celle, encore plus exceptionnelle, d’un pariétal d’Homo erectus datant d’environ 450 000 ans trouvé à Nadaouiyeh dans la cuvette d’El Kowm en plein désert syrien.

Le premier domaine des fouilles de sauvetage se trouve dans la vallée du Khabur: là, sur la trentaine de kilomètres du futur lac, une vingtaine de sites ont été systématiquement étudiés avant la mise en eau. Aucun n’a livré les vestiges d’une illustre capitale antique mais l’ensemble des fouilles donne une image très précise de l’histoire et des rôles successivement tenus par cet affluent de l’Euphrate depuis le Néolithique.

La seconde opération de sauvetage, dont l’achèvement devait survenir en 1997, a été entreprise à l’entrée de l’Euphrate en Syrie, en amont du lac el Assad. Ici c’est la fonction de l’artère maîtresse de la Syrie au cours de l’histoire antique qui fait l’objet des fouilles d’urgence conduites sur une vingtaine de sites menacés de disparition, dont certains furent de véritables capitales régionales comme Tell Ahmar (Til Barsip à l’époque de l’Empire assyrien) ou Djebel Khaled (époque gréco-romaine). En tout état de cause, la submersion de la vallée masquant, sinon détruisant toutes les traces à peine effleurées par les fouilles des anciennes installations, ne peut être ressentie par les archéologues que comme une catastrophe. Là étaient rassemblés en effet dans un espace restreint les débuts de la sédentarisation et du Néolithique, dont les étapes sont ici essentielles pour l’intelligence du phénomène (Tell Qara Quzaq et surtout Jerf el Ahmar), celles de l’expansion de la civilisation d’Uruk, du développement à l’époque des Dynasties archaïques et du développement commercial à l’Âge du bronze.

Au total cependant, grâce à une intense activité archéologique menée depuis 1965, la Syrie a largement rattrapé le retard qui la caractérisait au début des années 1960; elle occupe désormais une position phare dans le domaine de l’archéologie proche-orientale, favorisée par sa situation, au croisement des recherches conduites de la Méditerranée à l’Asie centrale et jusque dans les pays de l’océan Indien.

Principaux résultats et problèmes

Grâce aux découvertes archéologiques, il est possible de présenter un panorama de l’histoire syrienne depuis les origines jusqu’au christianisme, même si certaines zones sont encore un peu floues et si de nombreux problèmes subsistent.

Le Paléolithique

L’existence d’un Paléolithique de tout premier intérêt est une découverte récente (1993) qui apporte un maillon manquant dans la chaîne de l’évolution humaine. Les plus anciennes traces d’une présence humaine, il y a quelque 800 000 ans, ont été observées dans la vallée du Nahr el Kébir, mais la fouille du site de Nadaouiyeh par l’équipe suisse dirigée par Jean-Marie Le Tensorer, dans la cuvette d’El Kowm, qui offre une séquence de plusieurs centaines de milliers d’années dans le contexte écologique d’une source en zone steppique, a livré (1996) le pariétal gauche d’un Homo erectus qui gisait dans une couche datée de 450 000 ans environ. La découverte est d’autant plus importante que les traits morphologiques de ce fragment de crâne conduiraient, selon les paléontologues, à le dater d’1 200 000 ans. Quoi qu’il en soit, il s’agit du plus ancien vestige d’un Homo erectus sorti d’Afrique et vivant dans ce Proche-Orient qui joue déjà un rôle de pivot ou de point de rencontre entre l’Afrique – terre d’origine de l’homme – d’une part, et l’Asie et l’Europe d’autre part où les ont conduits les migrations: la Syrie était un point de passage obligé. Le Néandertalien trouvé dans une sépulture (grotte de Dederiyeh près d’Afrin) nous ramène au Levalloiso-Moustérien vers 60 000 ans et fournit une documentation entièrement nouvelle sur une période mal connue de l’évolution du Paléolithique moyen.

Ces grandes découvertes viennent de donner à la Syrie la place de premier plan, qui devait naturellement lui revenir du fait de sa position géographique, dans l’évolution du Paléolithique.

Le Néolithique

La Syrie appartient, au Néolithique, à une vaste communauté qui couvre une partie du Croissant fertile. Après la fin du Paléolithique supérieur, ou kébarien, la culture natoufienne (XVe-XIIIe millénaire)voit, avec les premiers villages, s’engager le processus de sédentarisation, qui est un des éléments de la néolithisation du Proche-Orient. L’établissement progressif d’une économie de subsistance à la place des techniques de chasse et de cueillette aboutit à la fin du VIIe millénaire à la création de véritables villages d’agriculteurs: Mureybet et Abu Houreira sur l’Euphrate montrent les étapes de cette transformation, mais aussi Ras Shamra sur la côte, Ramad au pied de l’Hermon et Bouqras aux portes de la Mésopotamie; dans tous ces sites, l’évolution de l’architecture est l’indice d’une modification profonde des activités et des besoins. À Bouqras on assiste à la progression de l’implantation des hommes en milieu semi-aride et peut-être aux débuts de la domestication de l’eau, affaire si importante qu’elle conditionnera tout l’avenir du Proche-Orient en donnant pour des millénaires la suprématie aux communautés de Mésopotamie qui sauront la régler. Il n’est certes pas certain que les habitants de Bouqras se soient déjà engagés dans cette voie, mais la nature de leur installation dans ce milieu peu favorable à une communauté agricole en raison de la faiblesse des précipitations permet de poser le problème. Les sites de la plaine de l’Amuq, ceux de la vallée supérieure de l’Euphrate, Ras Shamra, Leilan, Tell Argiun, Tell Assouad et El Kowm montrent que les civilisations néolithiques continuent de se développer en Syrie, sans toutefois suivre le même mouvement qu’en Mésopotamie parce qu’elles n’ont pas su résoudre les problèmes qui risquaient d’entraîner la sclérose des sociétés villageoises ou qu’elles n’en ont pas eu les moyens. Mais elles ont aussi ouvert des voies nouvelles dans lesquelles s’inscrit le développement qui conduit à l’histoire. C’est d’abord, à El Kowm, dans le courant du VIIe millénaire que l’on observe la mise en œuvre de la maison au plan tripartite qui deviendra dans l’ensemble du Proche-Orient le plan de référence de l’architecture monumentale des époques d’Obeid, d’Uruk et des débuts de l’Âge du bronze. Mais c’est surtout la découverte par D. Stordeur (1995-1996) à Jerf el Ahmar sur l’Euphrate, dans un niveau du IXe millénaire, de galets décorés de motifs gravés animaliers (quadrupède, rapace, serpent) ou abstraits (cercle, triangle, pointe de flèche...). Il est impossible de donner un sens global à ces pictogrammes, mais le fait remarquable est que l’on peut y reconnaître un répertoire de symboles compréhensibles par des initiés ; on est très loin encore de l’écriture, mais les bases d’une transmission matérielle de la pensée se mettent alors en place. De nouvelles fouilles préciseront sans doute dans un proche avenir les conditions de la vie en Syrie entre le VIIe et le IVe millénaire.

L’époque d’Uruk

L’évolution différente de la Syrie et de la Mésopotamie méridionale à la fin du Néolithique ressort clairement de la découverte d’une installation sumérienne à Habuba et à Aruda, datée de la fin du IVe millénaire. Le fait de retrouver des maisons pratiquement identiques à celles du bas pays sumérien, des temples organisés selon le même principe, de la céramique très voisine, des empreintes de sceaux sur bulle d’argile et le même matériel de comptabilité pourrait laisser songer à une simple influence de Sumer sur la Syrie du Nord, mais la présence d’un seul niveau, l’organisation de la voirie, l’existence d’une enceinte qui bloque la ville contre le fleuve, le choix du site à l’endroit même où le cours du fleuve pénètre le plus profondément à l’intérieur du territoire syrien, tout montre qu’il s’agit de l’importation brutale d’un ensemble cohérent de faits appartenant à une même civilisation qui ne peut être que celle d’Uruk. Il s’agit donc selon toute vraisemblance d’un phénomène de colonisation, signe d’un déséquilibre réel entre les deux régions, comme le laissent entendre les autres fouilles; plutôt qu’un simple désir d’expansion des Sumériens, il convient d’y voir une nécessité pour Uruk d’établir une liaison économique sûre avec la Syrie. Que pouvaient alors chercher les habitants d’Uruk à plus de 1 200 kilomètres de leurs bases? La réponse est simple: le bois et peut-être certaines pierres, qui faisaient totalement défaut en pays sumérien et dont on ne pouvait jamais totalement se passer dans une cité de l’importance d’Uruk. Et, pour leur approvisionnement, pouvaient-ils choisir mieux que l’axe de l’Euphrate sur lequel il était relativement facile de convoyer des matériaux pondéreux que l’on trouvait en grande quantité en Syrie du Nord? Habuba apparaît ainsi, à notre connaissance, comme une implantation de la civilisation sumérienne en expansion pour satisfaire des besoins économiques de première nécessité. C’est aussi la première fois que nous avons la preuve du rôle de l’Euphrate comme axe économique dans l’Antiquité. La découverte d’Habuba est donc fondamentale car, au-delà de la preuve nouvelle qu’elle apporte, s’il en était besoin, du dynamisme de Sumer, elle montre l’émergence de la Syrie dans les relations internationales.

Le IIIe millénaire

Après Habuba, la documentation est assez lacunaire pour la première moitié du IIIe millénaire; néanmoins, les découvertes des années 1970 ont brutalement placé sur le devant de la scène l’époque du milieu du Bronze ancien, c’est-à-dire de la fin des dynasties archaïques et de l’époque d’Agadé. On savait déjà que Mari, située sur l’Euphrate, aux portes de la Mésopotamie, avait développé une civilisation particulièrement brillante. La nouveauté réside dans ce que la Syrie occidentale apparaît au même moment comme le siège d’un puissant royaume, Ebla, qui ne le cédait en rien aux royaumes de Sumer et d’Akkad. Le palais d’Ebla, qui n’est encore que partiellement dégagé, avec son escalier et sa cour d’honneur, sa cour d’audience, l’emplacement du trône, ses réserves d’archives, est de toute évidence un centre de première importance. Si Ebla était alors la plus grande cité syrienne d’alors, ce dont nous ne pouvons être assurés, elle n’était en tout cas pas la seule, et l’on peut penser que le phénomène de l’urbanisation avait affecté toute la région. Les cités mentionnées dans les archives le prouvent, mais aussi la très belle muraille repérée à Tell Abu Danné ou, dans le Khabur, les cités de Tell Chuera, de Tell Beidar et de Tell Brak. Il semble donc que les Sumériens établis à Habuba à la fin du IVe millénaire ont lancé la Syrie sur la voie du développement économique en l’intégrant dans un système d’échanges complémentaires. La première moitié du IIIe millénaire avait sans doute été occupée à la maturation du milieu syrien et, lorsque les archives d’Ebla apparaissent, on peut penser que la Syrie a accompli sa mutation. Il faut insister sur le fait que ce développement a été sinon permis du moins grandement facilité par la présence de l’Euphrate: le fleuve est devenu l’artère vitale dans un système d’échanges qui était la base de la vie des royaumes du Proche-Orient. Dans ce contexte, Mari se comprend beaucoup mieux: en effet, la célèbre cité n’apparaît plus comme un point avancé de la civilisation sumérienne, sorte de bastion dont on ne saisissait pas très bien les conditions d’existence, mais comme une ville qui s’est établie sur un axe de passage reliant la Mésopotamie, Khabur et la Syrie occidentale afin de prélever des péages sur le transit des marchandises. La richesse et la puissance de Mari sont donc à la mesure de l’intensité des échanges qui passaient par son territoire.

Le IIe millénaire

La brillante émergence d’Ebla scelle pour longtemps le destin de la Syrie. Avec au sud l’Égypte, à l’occasion expansionniste, au nord le pays anatolien, où se met en place la puissance hittite, à l’est la Mésopotamie toujours vigoureuse, la région syrienne devient le champ clos des rivalités de ces puissances. Les diversités régionales, ajoutées à la large ouverture sur la Méditerranée, empêchent la constitution d’ensembles homogènes, provoquent la diversité des royaumes tiraillés entre des tendances contradictoires et favorisent non seulement les entreprises politiques ou militaires extérieures, mais aussi la pénétration d’influences multiples. Alors qu’au IIIe millénaire incitation politique et expression artistique nous ramènent toujours vers la Mésopotamie, au IIe millénaire on est constamment obligé de chercher à démêler l’écheveau très embrouillé de toutes les influences qui masquent une originalité pourtant réelle sur de nombreux points. Les fouilles des années 1970 ont montré qu’il est vain de présenter en quelques lignes l’évolution de la situation syrienne au IIe millénaire, en raison de la diversité des cas; on peut seulement insister sur le fait que les cités, continuellement fécondées par des influences extérieures, atteignent un remarquable niveau de développement et de raffinement. La brillante civilisation du Bronze récent, dont rendent compte une cité côtière comme Ugarit ou une ville neuve comme Emar, protégée par la citadelle d’Astata, pures créations de la domination hittite, témoigne de l’un des sommets atteints par l’Antiquité proche-orientale. La civilisation du Bronze récent qui s’effondre peu après 1 200 dans des conditions qui ne sont toujours pas éclaircies est sans doute celle qui caractérise le mieux la Syrie, mais son originalité est trop souvent limitée ou masquée par les emprunts extérieurs.

Le Ier millénaire et les débuts du christianisme

À la fin du IIe millénaire renaissent des cités et des royaumes qui seront de nouveau l’objet des ambitions de puissants voisins; Carcémish, Sam’al, Guzana, Alep, Damas et tant d’autres lutteront pour préserver leur indépendance ou entreront dans des alliances momentanées pour retarder l’échéance de l’assujettissement. Les grands empires assyrien, babylonien et perse dominèrent à tour de rôle la région; ils n’empêchèrent pas une certaine originalité syrienne de se manifester, mais celle-ci a cependant eu beaucoup moins l’occasion de s’épanouir. Les fouilles archéologiques menées depuis les années 1970 n’ont pas beaucoup renouvelé nos connaissances sur cette période. Il en va d’ailleurs de même pour la période classique et pour la période byzantine, à l’exception des travaux réalisés dans le Massif Calcaire ou dans le Hauran, qui permettent de bien préciser les conditions de la romanisation de ces régions. Désormais, les influences dominantes ne proviennent plus de l’est ou simplement du Proche-Orient, mais bien de cette Méditerranée que l’Orient avait si longtemps fécondée. Avec Alexandre, puis avec l’époque greco-romaine, c’est l’Occident qui devient l’élément moteur. Ce gigantesque retour de balancier opère une transformation en profondeur dans le pays syrien, et si l’Orient est toujours présent tant dans les formes de la politique que dans les réalisations urbaines, l’art trouve des maîtres dans l’hellénisme triomphant puis dans le modèle romain. Le christianisme marqua enfin de son empreinte toute la région, jusqu’au déferlement de l’islam qui mit un terme à cette période occidentalisante de la Syrie.

Les travaux archéologiques menés depuis 1970 ont ainsi profondément transformé notre connaissance de l’histoire de la Syrie et de son rôle dans l’Antiquité. Il est exemplaire que les gains aient porté sur ce domaine et pas seulement sur celui de l’art; c’est là sans doute l’un des signes les plus tangibles de cette transformation en profondeur des objectifs de la recherche archéologique. Grâce à elle, la Syrie devient l’un des grands foyers de l’histoire de l’humanité dès la préhistoire à l’égal des grands royaumes mésopotamiens. Peu de pays ont connu en si peu de temps une telle réhabilitation.

Encyclopédie Universelle. 2012.

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